Demande d’ouverture d’une enquête parlementaire sur la crise du travail à travers le syndrome d’épuisement professionnel
Mission de contrôle
Demande d’ouverture d’une enquête parlementaire sur la crise du travail à travers le syndrome d’épuisement professionnel
Le travail est au cœur des préoccupations citoyennes. Longtemps perçu comme source de revenus, il traverse désormais une crise de sens majeure alors que la cadence du monde moderne n’a de cesse d’exiger davantage d’engagement des travailleurs. Le travail est devenu source de souffrance psychique : loin de revêtir une problématique individuelle (faculté personnelle de l’individu à s’adapter à un environnement donné), cette souffrance est générée par des mécaniques d’ordre structurel (l’environnement a des conséquences directes sur la santé mentale des travailleurs).
Sujet rassembleur par essence, le travail est un objet politique et appartient au débat public. Dès lors, dans la perspective des prochaines échéances électorales, penser le travail est une question qui doit être soumise à une délibération collective.
Pourquoi ?
Parce que le travail détermine l’avenir de notre modèle social et il y a urgence à en comprendre les enjeux.
Depuis le XIXe siècle, le droit s’est adapté à la mutation des conditions de travail par l’instauration progressive d’un régime de protection sociale qui va de la prévention à la gestion des risques (accident/maladie) jusqu’à la fin de carrière (retraite).
Sur le plan strict de la légistique, les règles semblent adaptées.
Pourtant, depuis la fin des années 2000, de nombreux professionnels ont mis en lumière une véritable crise sociale et sanitaire du travail par des marqueurs d’effondrement psychique, en parallèle de la mutation technologique et économique de l’environnement professionnel à la fois national et international.
Derrière la question de la santé au travail se cache celle du financement de la protection sociale, avec des finances publiques de plus en plus tendues. La question en filigrane derrière la prise en charge des conséquences de l’organisation du travail est celle qui interroge très directement le modèle social français.
Plusieurs travaux parlementaires ont tenté de faire entrer ces considérations dans le débat public afin d’adapter notre modèle social mais aussi notre politique de prévention des risques à ces nouvelles exigences organisationnelles.
La fonction publique est restée longtemps invisibilisée par ces travaux, tant la perception et l’étude du travail étaient majoritairement économiques, sur fond de philosophie sociale : la sécurité présumée de la rémunération des agents publics a ainsi nécessairement corrélé le travail à une dimension exclusivement économique, occultant la question du sens et de l’engagement au travail.
Or la souffrance au travail des agents publics constitue, au-delà d’une problématique de santé et de finances publiques, le marqueur d’un effondrement institutionnel dès lors qu’elle conditionne directement la qualité du service public rendu aux citoyens. Pourtant, les prélèvements obligatoires dont une grande partie doit financer la protection sociale et la solidarité nationale n’ont jamais été aussi élevés.
Les suicides intervenus dans le cadre de privatisations d’entreprises publiques ont montré le danger des réorganisations massives sous couvert de « guerre » technologique et économique. Bien plus préoccupant, ces vagues de suicides demeurent invisibilisées avec des données sociales incomplètes, peu sourcées et délibérément déconsidérées.
Alors où va l’argent et quel intérêt a l’État de ne pas constituer de données centralisées sur la santé au travail ?
En appliquant une théorie darwinienne par la valorisation des individus les plus performants, l’État d’urgence devenu permanent invisibilise les blessés et morts de cette guerre continue. Petit à petit, l’État employeur a exigé l’adaptation constante, « quoi qu’il en coûte » sur le plan humain, de ses propres travailleurs mais aussi des entreprises et salariés du secteur privé, par « l’ubérisation » du travail notamment. En parallèle, il occulte et restreint comme peau de chagrin l’application des lois de protection sociale et de prévention des risques psychosociaux.
Dans certains secteurs, les services de santé au travail n’existent pas ou constituent les placards de travailleurs que l’on ne sait plus où faire travailler. La question de la santé au travail est au mieux invisibilisée, au pire méprisée : elle véhicule l'image de travailleurs vulnérables emplis de ressentiment dans une société qui valorise l’ultra-performance. Bien au-delà, la question de la protection de l’environnement se pose avec urgence tant elle impacte la structuration des sociétés dans une planète finie.
Une organisation du travail fonctionne comme un micro-État avec des règles impératives démocratiques à respecter, dont le dialogue social. Elle s’inscrit dans un environnement donné avec des humains (et non des robots ou algorithmes) dont on doit organiser la protection. La nouvelle révolution industrielle de l’intelligence artificielle montre que le monde du travail, tant public que privé, est impréparé pour structurer l’organisation du travail, ce qui fabrique désolation et désespoir à tous les niveaux.
Un lien est à faire également avec la montée en puissance des problématiques d’addiction et de dépression grave, y compris chez les plus jeunes.
Le groupe rassemblement démocratique et social européen (RDSE) a lancé en janvier 2026 une mission d’information sénatoriale sur la souffrance psychique au travail, alors que le gouvernement vient de reconduire la santé mentale comme grande cause nationale.
De février à juin 2026, près d’une cinquantaine d’auditions, plénières (17) et d’initiatives ouvertes à tous les membres de la mission (28), ont été conduites donnant lieu à un rapport complet de plus de 200 pages, cartographiant avec précision le syndrome de l’épuisement professionnel.
Les constats partagés concernent aussi bien les cadres et dirigeants d’entreprises que les ouvriers, les agents publics tous grades confondus et l’ensemble des secteurs. Il était relevé un retentissement accru sur les femmes, non pas parce qu’elles seraient moins résistantes mais parce qu’elles sont davantage représentées dans les professions où l’engagement humain est très élevé (soin et justice notamment).
Au prisme d’une analyse circonstanciée, polyphonique, transpartisane et factuelle particulièrement étayée, la mission a préconisé la mise en œuvre de 39 recommandations dont la première, très forte, incarne une démarche citoyenne et démocratique : « confier à une conférence rassemblant des experts et des personnalités qualifiées le soin d’élaborer une définition harmonisée de l’épuisement professionnel ».
Le rapport préconise par ailleurs la conceptualisation objective de l’épuisement professionnel : il marque la fin d’une invisibilisation afin que les lois et règlements déjà existants puissent prendre leur pleine existence, préconisant la dispense de formations davantage ciblées et une professionnalisation des différents acteurs de l’organisation et de la santé au travail.
Ce rapport a pourtant été refusé à la publication lors de sa remise le 8 juillet 2026.
Cette décision que l’on peut qualifier de censure, extrêmement rare, masque dans les faits un débat confisqué aux citoyens de plus grande ampleur concernant la protection sociale et le régime des retraites, à savoir l’économie du travail.
Deux jours plus tard, le Président de la République reprenait le contrôle du débat sur notre modèle social en nommant quatre « experts », avec la remise d’un rapport prévue en décembre 2026 en pleine campagne présidentielle alors qu’il n’a aucune légitimité pour conduire ces réflexions : il confisque ainsi le débat démocratique et contribue à fragiliser les institutions de la République.
Fruit d’une longue destruction structurée des collectifs de travail depuis les années 80 par des méthodes managériales éprouvées tant dans le secteur privé que le secteur public, l’État, par une ingérence problématique, change d’orientation le régime du travail sans soumettre la question au débat citoyen.
Or ce débat de fond est celui de l’usage des finances publiques et de la production à la fois sociale et publique (service dit universel et solidaire garantissant l’égalité entre les citoyens).
Ce que le refus de publication de ce rapport démontre est que le travail n’est pas une simple question économique et sociale : il est fondamentalement politique, comme la famille, l’école ou n’importe quelle organisation collective.
Si des considérations spécifiques marquent le travail public, le rapport préconisant d’ailleurs en 37e recommandation une mission d’inspection interministérielle ad hoc, la question du travail, du sens et de l’éthique rassemble l’intégralité des citoyens, employeurs et salariés. La société gagnerait à promouvoir une organisation productive, épanouissante et collaborative. En lieu et place, cet autoritarisme et cette verticalité, qui se retrouvent dans de nombreux autres secteurs, entravent l’exercice de la souveraineté du peuple.
Les citoyennes et citoyens, lorsque les institutions ont cessé de les représenter, doivent se réapproprier les questions d’intérêt général et le pouvoir. En France, la souveraineté est populaire depuis la proclamation de la République le 21 septembre 1792.
Par cette pétition, nous demandons l’ouverture d’une enquête parlementaire sur la crise du travail à travers le syndrome de l’épuisement professionnel.